Sr Marie Réginald de L’Enfant- Jésus

5 octobre 1918 - 2 Juin 2016

« L’amour du Christ nous presse…

Que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes

mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux ! » II Co 5,14-15

Depuis quelques mois, notre soeur Marie-Réginald avait « abandonné » l’idée d’arriver à cent ans ! L’an dernier encore, elle avait invité à cet anniversaire une soeur du Monastère d’Orbey qu’elle aimait particulièrement…

Irène Despaux était née à Toulouse le 5 octobre 1918 de parents qui s’établirent à Galan, petit village des Hautes Pyrénées. En 1940, interrompant ses études de pharmacie, elle entra au Monastère de Prouilhe, conseillée par son Père spirituel, le frère Marie-Joseph Nicolas, dominicain dont elle allait écouter les conférences à l’époque où nos frères habitaient encore le couvent de la rue Espinasse. C’est dans cette même rue qu’était mort son papa alors qu’elle n’avait que quatre ans. Pour la maman, le départ de sa fille fut un arrachement et Sr Marie-Réginald porta toute sa vie la souffrance de l’incompréhension profonde et durable qui en résulta.

D’une nature riche, d’une constance sans pareille, appliquée à scruter la volonté de Celui à qui elle avait voué sa vie, elle servit la communauté dans presque tous les « emplois ». Dotée d’une belle voix, elle fut chantre de la communauté pendant de longues années, à l’époque de la liturgie grégorienne. « Buandière » aux temps historiques où la lessive se faisait dans d’énormes baquets au fond du jardin, infirmière dans des conditions de confort très relatives, elle ne plaignit jamais sa peine. Procureuse attentive à ce que chacune ait bien ce dont elle avait besoin, son sens aigu de la pauvreté et sa créativité inventaient mille astuces ingénieuses pour accommoder, réparer, créer… Lorsqu’elle fut responsable de l’atelier de céramiques, elle trouva de nouvelles façons de ranger, confectionnant avec peu des choses très pratiques ! Comme hôtelière, elle put déployer son charisme d’accueil inconditionnel, s’ouvrant à des réalités qui souvent la dépassaient. Elle avait alors cette formule : « Comme c’est étrange ! » qui traduisait tout à la fois sa difficulté à comprendre et en même temps une profonde communion. A l’occasion, elle pouvait manifester son désaccord tout en accueillant sans juger…

Maîtresse des novices, plusieurs fois élue prieure, elle eut à faire face à la période mouvementée du Concile et de l’Après-concile... Dès 1953, elle prit une part active dans la mise en place de la Fédération qui allait contribuer à une véritable connaissance et entraide entre nos divers Monastères en France et au-delà. Son souci de se situer toujours en Eglise, son désir de suivre les Constitutions et d’être fidèle à ce qui lui était demandé ont pu la rendre par moments rigide, voire directive. Mais on percevait toujours sa bonté et sa droiture de fond qui firent d’elle une prieure aimée de ses soeurs.

Ses nombreux contacts avec les frères l’aidèrent beaucoup. Elle noua avec plusieurs d’entre eux de belles et solides amitiés. Le frère Jean-René Bouchet la présentait comme « sa mère spirituelle », le frère Pedro Meca parlait de « sa bien-aimée » tandis qu’elle-même évoquait avec ferveur le frère Marie-Joseph Nicolas de qui elle avait tant reçu ou le frère Albert-Marie Lassus avec qui elle eut de beaux

échanges, et bien d’autres encore... Quand le frère Orlando, proche collaborateur du frère Bruno Cadoré, lui parla de ce dernier au moment de lui administrer le Sacrement des malades, son visage s’illumina : « Frère Bruno, je l’aime beaucoup ! » La palette de ses amitiés était aussi large que son coeur et chacun avait une place de choix dans sa prière. Elle s’adaptait à tous et, en digne fille de notre Père Saint Dominique pour lequel elle avait une grande dévotion, elle accueillait chacun dans « le vaste sein de sa charité »…

Quand la Communauté devint internationale en 2003, elle s’investit tout spécialement dans l’apprentissage du français aux soeurs – et frères – arrivant d’autres pays, s’ouvrant ainsi à d’autres horizons et cultures avec la simplicité émerveillée qui la caractérisait. Il y a 3 ans, une soeur qui venait l’aider à se mettre au lit après l’office de Vigiles, la trouva plongée dans une grammaire espagnole : « Cela peut toujours servir… », se justifia-t-elle alors !

Le grand âge l’obligea peu à peu à lâcher prise et à gagner l’infirmerie du monastère. Là encore, elle fit notre admiration : elle ne pouvait plus « travailler » et ce fut un renoncement bien grand pour cette nature qui voulait aller toujours de l’avant. Elle ne voyait plus suffisamment, elle qui avait tant aimé les livres ! Quelques soeurs aînées lui offraient chaque jour ce temps privilégié de lecture, lui permettant ainsi d’écouter ce qu’elle ne pouvait plus lire par elle-même… Ces renoncements successifs avaient certainement contribué à creuser en elle cette attention aux peines comme aux joies de chacune de ses soeurs, de sa famille, de ses amis ; sa délicatesse de coeur gardait « tous ces évènements dans le sanctuaire intime de sa compassion » à l’instar de Marie, la Mère de Dieu, « la Toute Sainte » comme elle aimait la nommer, et de St Dominique notre Père.

Ainsi jusqu’au bout elle alla de l’avant ! D’abord avec son déambulateur puis en fauteuil roulant, elle arpentait les dortoirs du monastère, s’octroyant même parfois une descente en ascenseur pour une petite promenade « interdite » sous les cloîtres, se tenant au courant de ce qui se passait en communauté et de toutes les nouvelles du monde. Il y a quelques mois, la rencontre avec des nonnes bouddhistes de l’Himalaya l’avait emplie de joie…

Ces dernières semaines, tant avec ses infirmières Christine, Caroline, Catherine et Hélène qui lui prodiguaient les soins liés à son état avec délicatesse, qu’avec les sœurs de la communauté, son souci était toujours de donner le moins de travail possible. Quand l’heure de l’Office sonnait, elle ne voulait pas qu’on reste à ses côtés. Elle s’enquerrait de savoir si les soeurs n’étaient pas fatiguées… Aucune plainte n’est sortie de sa bouche durant les longues journées où elle ne pouvait plus rien faire sinon prier… La veille de son départ, elle reçut le sacrement des malades, entourée de toutes ses soeurs : elle chanta avec nous son antienne préférée !

Quelques heures avant sa pâque, nous avons prié à ses côtés l’Angelus et le Salve Regina. Elle est restée consciente, paisible, confiante en Celui qu’elle attendait depuis de longs jours… « L’amour de Dieu nous presse ! », ne cessait-elle de répéter ! Elle nous disait aussi : « Allez vous coucher, je ne veux pas déranger ! » Ces paroles en disaient long sur son décentrement d’elle-même…

Simple jusqu’au bout, dans les moments heureux et l’adversité, elle pouvait reprendre à son compte la parole du Bienheureux Réginald, son patron : « Je n’ai eu aucun mérite à vivre dans cet Ordre car j’y ai toujours trouvé trop de joie ! »

Nous terminerons avec les mots d’un ami jésuite de la communauté à l’annonce de son décès :

« Mon union à votre action de grâce pour la délivrance de le Grande Dame du Bon Dieu, pour la vie qui a été la sienne et tout ce qu’elle a donné à Prouilhe. Elle a été exaucée, elle qui ne cachait plus qu’il lui tardait de tirer sa révérence. »